PRESSE // Révélations aux Musicales de Blanchardeau

L’incontournable rendez-vous musical de l’été breton fait le plein de ses quatre concerts où, le temps d’une soirée, l’estivant est convié à une certaine idée du haut de gamme de la musique.

Le signal d’alarme familier de la très hokusienne affiche de la 15e édition des Musicales de Blanchardeau annonce « Miroirs de la Musique française ». Pour le pénultième concert du festival 2017, Annick Gaillard, initiatrice de la manifestation, bouscule les habitudes d’un public qu’elle a plutôt abreuvé jusque là de romantisme, en invitant, en l’église Saint-Samson de Lanvollon, le baroque Ronan Khalil et son Ensemble Desmarest pour un programme autour de Couperin, Charpentier, Rebel et Lully, le tout enveloppé dans un papier-cadeau à l’intitulé festif : Les Fêtes royales. Fondé en 2012, et encore peu connu malgré des invitations à Versailles, Ambronay ou encore à l’étranger, malgré les lauriers autour de son premier enregistrement (Il Pianto della Madona chez Naïve), l’Ensemble Desmarest est une intense révélation. Dès Les caractères de la danse, on est saisi par l’élan, le ton juste que Ronan Khalil, du clavecin, impulse à une musique qu’il sait rendre irrésistible. Parfaitement entouré, notamment des merveilleux diseurs que sont les gambistes Robin Pharo et Ronald Martin Alonso, il fait palpiter chaque instant, la populaire Marche pour la cérémonie des Turcs du Bourgeois gentilhomme de Lully (redonnée en bis) comme l’intime de la Sonate à huit instruments de Charpentier. Le seul couac de la soirée est tout sauf musical : passé Rebel (annoncé en 3ème position mais joué en premier), une partie de l’assistance se met à naviguer à vue entre le programme imprimé et celui exécuté devant elle, qui voit Rameau, Marin Marais et même Boismortier s’inviter à ces Fêtes royales, poussant dans les cordes Couperin et Les Eléments de Jean-Féry. Si on perd en route les célèbres Éléments en se consolant avec la sublime Livi du Premier Concert de Rameau, on se dit qu’un peu de pédagogie quant à ces bouleversements sans annonce au préalable n’aurait pas nui. Péché de jeunesse : on absout devant la fougue, la sensibilité, la virtuosité d’un Ensemble dont l’avenir (une Descente aux enfers de Charpentier à paraître, un Orlando de Haendel avec Max-Emanuel Cenčić à enregistrer) va bientôt faire parler.

Quelques jours après, en l’église Notre-Dame de la Soumission de Pléguien, une autre révélation en clôture du festival : un récital d’Abdel Rahman El Bacha. Le pianiste subtil d’une très chaleureuse intégrale des Sonates de Beethoven, qu’on croyait héraut d’un romantisme évident, concentré et tranquille, se révèle un virtuose puissant et toujours sensible dans ces everest ravéliens que sont Miroirs et Gaspard de la Nuit. Semblant attendre Messiaen, les délicates irisations d’Alborada del gracioso, l’invraisemblable Scarbo laissent en état de sidération le public averti, comme les enfants du premier rang, futur public d’un programme exigeant et d’une grande générosité : avant l’entracte, une heure durant, El Bacha avait affronté avec brio la séduction apparente des multiples états d’âme des Goyescas, le grand chef-d’œuvre de Granados. Avec une belle logique, il boucle la boucle en concluant par une ineffable Danse Espagnole n°1, redonnant vie au jeune compositeur espagnol disparu à 39 ans lors du torpillage du Sussex par un sous-marin allemand.

Ronan Khalil