PRESSE // Concertclassic : Entretien avec Ronan Khalil (par Alain Cochard)

La sortie l’an passé du disque « Il pianto della Madonna », programme italien enregistré en 2015 durant l’Août musical de Deauville (1), a mis en lumière les qualités de la soprano Maïlys de Villoutreys et de l’Ensemble Desmarest avec une interprétation remarquable de style et d’expressivité. C’est là un nouvel exemple de talents qui auront eu la chance de s’épanouir – comme le pianiste Ismaël Margain, le Quatuor Hermès, les Frivolités Parisiennes, Le Balcon, L’Escadron volant de la Reine et des dizaines d’autres ... – sous l’aile protectrice de la Fondation Singer-Polignac.

Mais notre histoire commence à l’Ouest. Gamin, Ronan Khalil (né en 1986) intègre la Maîtrise de Bretagne, au sein de laquelle il côtoie une certaine ... Maïlys de Villoutreys, rennaise comme lui. Précieuse expérience que la participation à une formation qui, à l’époque, collabore souvent avec des ensembles baroques tels que Le Parlement de Musique de Martin Gester. La proximité avec l’Opéra de Rennes offre aussi à R. Khalil des rôles d’enfants (dans le délicieux Let’s make an opera de Britten ou L’ Enfant et les sortilèges par exemple). Vers 15 ans, après avoir pratiqué le piano, obligatoire à la Maîtrise, Ronan Khalil se laisse tenter par le clavecin et entreprend de l’étudier auprès de Pascal Dubreuil au Conservatoire de Rennes.

Reste que c’est d’abord le chant qui attire l’adolescent et le mène bientôt à la Chetham’s School de Manchester. « Une très belle expérience », se souvient celui qui avait 17 ans en arrivant outre-Manche. Là-bas, parallèlement aux études de chant et de clavecin (avec Sharon Gould), il prépare son bac par correspondance.

Chant (un baryton) ou clavecin ? En 2006 pendant un stage à Sienne avec Christophe Rousset, dans le cadre la prestigieuse Accademia Musicale Chigiana, le déclic se produit. Le soleil d’Italie, quatre élèves seulement, deux heures de cours par jour pendant deux semaines, la musique de Forqueray ... « Christophe Rousset m’a montré comment faire sonner le clavecin », se souvient R. Khalil. Plus d’hésitation, ce sera le clavecin ! 

En 2008, le jeune homme met le cap sur le Conservatoire de la Haye, dans la classe de Fabio Bonizzoni, mais n’oublie pas la France et suit en parallèle les cours – très prisés – d’Elisabeth Joyé au Conservatoire du VIIe Arrondissement. En septembre 2009, il entre au CNSMD de Paris, où il travaille jusqu’à l’obtention de son master en 2011 avec Olivier Beaumont, Blandine Rannou et Kenneth Weiss - et où il retrouve Maïlys de Villoutreys. Par parenthèse, K. Weiss aura un jour la riche idée de mettre dans les mains de la soprano et de R. Khalil la partition de l’Ariane d’Henry Lawes, pièce aussi extraordinaire que méconnue que les deux jeunes artistes ont ensemble reprise au Festival de Lanvellec en octobre dernier (2)

Peu après sa sortie du Conservatoire, R. Khalil participe à l’Académie d’Ambronay, irremplaçable tremplin pour les jeunes musiciens baroques. La Messe en si de Bach est au programme, Sigiswald Kuijken dirige ... : « Une rencontre déterminante, se souvient-il. Kuijken est un artiste à part, totalement pris par la musique. Il donne l’envie de jouer et communique quelque chose d’incroyable ! »
L’idée de former un ensemble commence à poindre dans l’esprit de R. Khalil. Former ou plutôt donner une existence officielle à un groupe de musiciens, parmi lesquels on trouve Robin Pharo (viole), Ronald Martin Alonso (viole), tous deux rencontrés au CNSM, et Reynier Guerrero (violon), dont le claveciniste a fait la connaissance dès 2008 à l’Académie d’Aix-en-Provence (que W. Christie dirigeait cette année-là). Leur tout premier concert a eu lieu en 2010 à Paris, à la chapelle des Diaconesses. Fine équipe ; il ne lui manque qu’un nom ... Ensemble Desmarest ! Pourquoi ? Et pourquoi pas ! L’appellation est aussi agréable à l’oreille qu’à l’œil - et la musique du compositeur lorrain plus que digne d’intérêt.

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L’aventure commence : en 2012 les Desmarest sont en résidence parmi les Jeunes Ensembles à Ambronay et se produisent dans le cadre du Festival. Résidence qui se prolonge par une autre à Bucarest – le programme européen du CCR d’Ambronay se met alors en route - avec quelques balbutiements dont R. Khalil sourit de bon cœur aujourd’hui.

En 2013, le talent de l’Ensemble Desmarest retient l'attention d’Yves Petit de Voize : sans tarder celui-ci lui offre une résidence à la Fondation Singer-Polignac. De l’avenue Georges Mandel à Deauville, il n’y a qu’un pas : en mai 2014, les Desmarest se produisent avec L’Escadron volant de la Reine et Julien Chauvin dans la cité normande, avec d’y revenir en août 2015 et d’enregistrer le disque ci-devant mentionné.

Depuis, l’essor de l’Ensemble Desmarest se confirme. En juin prochain, Khalil et ses instrumentistes, entourés de merveilleux chanteurs (Maïlys de Villoutreys, Katherine Watson, Dagmar Saskova, Cyril Auvity, Etienne Bazzola, etc.) enregistreront pour Glossa La descente d’Orphée aux enfers de Marc-Antoine Charpentier, partition à laquelle Ronan Khalil tient tout particulièrement – il l’a découverte grâce à William Christie.

L’agenda des concerts se remplit aussi. 2018 verra les musiciens en Pologne, en Australie ou à Vienne, et l’on entendra par ailleurs en divers lieux l’Ensemble Desmarest avec Max Emanuel Cencic dans des motets de Zelenka ou avec Alexis Kossenko dans un programme Bach.
Pour l’heure, c’est à Paris, à l’église des Billettes, que la formation de Ronan Khalil a rendez-vous, dans le cadre de la saison de Philippe Maillard. Une fois de plus, ce dernier met en avant la nouvelle génération et programme l’Ensemble Desmarest, entouré de M. de Villoutreys et de la mezzo Anaïs Bertrand (dont c’est la toute première collaboration à R. Khalil) dans rien moins que Les Leçons de Ténèbres de François Couperin. Belle marque de confiance.

Alain Cochard
(Entretien avec Ronan Khalil réalisé le 25 mars 2017)
http://www.concertclassic.com/article/ronan-khalil-et-lensemble-desmarest-envol-de-talents

Ronan Khalil